Six espèces, six histoires, et une question : aurait-on pu les sauver ?
Ils ont autrefois peuplé les forêts, les savanes et les îles de notre planète. Aujourd’hui, il ne reste de ces six perroquets que des témoignages, des collections muséales et des représentations anciennes. Leur disparition raconte à la fois la fragilité de certains écosystèmes et la manière dont la chasse, les captures, la modification des habitats et les pressions humaines peuvent se cumuler. Ce dossier retrace leur aspect, leur répartition, les dernières traces documentées de leur existence et ce que nous savons — ou ignorons encore — de leur maintien en captivité. Une dernière observation ne correspond pas nécessairement à la mort du dernier oiseau ; de même, une année couramment citée ne doit pas être confondue avec une date officielle de classement par l’UICN.
1. La Conure de Caroline

Conure de Caroline — détail de l’illustration transmise par le lecteur.
Perroquet au corps essentiellement vert, à la tête jaune vif et aux zones frontales et faciales rouge orangé. Le bec était clair, épais et recourbé ; la queue longue et effilée. Les jeunes présentaient davantage de vert sur la tête. Les masses corporelles connues variaient suivant le sexe et les spécimens.
Dans son aire historique, cette conure occupait un territoire considérable, depuis les régions du sud-est des États-Unis jusqu’aux grandes vallées intérieures du Mississippi et de l’Ohio. Elle fréquentait principalement les forêts riveraines, les zones humides arborées et les plaines alluviales, mais pouvait aussi s’approcher des plantations. Ses déplacements en bandes bruyantes, sa fidélité aux autres individus du groupe et son alimentation comprenant graines, bourgeons, baies et fruits la rendaient facile à observer. Ces mêmes habitudes l’exposaient malheureusement aux destructions organisées dans les secteurs agricoles.
La chute de ses effectifs fut constatée au XIXe siècle. La destruction des forêts, les tirs et les captures sont documentés, tandis que le rôle exact de maladies reste débattu. L’oiseau nommé Incas, au zoo de Cincinnati, est généralement présenté comme le dernier individu connu : il mourut le 21 février 1918, après sa compagne Lady Jane, morte l’année précédente. Il faut néanmoins distinguer cette date de la disparition dans la nature, car certaines mentions tardives n’ont pas pu être vérifiées. Des oiseaux avaient été conservés, et des reproductions captives ont été rapportées, mais aucun élevage coordonné n’avait constitué une réserve durable de reproducteurs.
La Conure de Caroline a longtemps été présentée comme le seul perroquet originaire de l’est des États-Unis. Son histoire est aussi liée au destin de la Tourte voyageuse : Martha, dernière représentante connue de cette autre espèce, mourut dans le même zoo de Cincinnati quatre ans avant Incas. La comparaison montre que les collections zoologiques conservaient parfois les ultimes oiseaux d’une espèce sans disposer d’un programme capable d’en assurer la pérennité.
2. L’Ara tricolore de Cuba

Ara tricolore de Cuba — détail de l’illustration transmise par le lecteur.
Cet ara de petite taille avait la tête et le corps rouge orangé, des teintes jaunes autour de la nuque, des ailes bleues, une longue queue rouge et bleue et un bec noir très puissant. Sa coloration était caractéristique parmi les aras antillais.
L’aire de répartition de l’Ara tricolore se limitait à Cuba et à l’île de la Jeunesse. Les témoignages le placent notamment dans les milieux boisés de l’ouest cubain, près de zones à palmiers et dans la région de la Ciénaga de Zapata. Plus petit que les grands aras actuels, il mesurait approximativement cinquante centimètres et se distinguait par le rouge orangé de son corps, son dos plus sombre et le bleu de ses ailes et de sa queue. Les renseignements sur son écologie demeurent fragmentaires ; fruits et graines semblent avoir été des ressources alimentaires importantes, et la nidification en cavité est plausible sans que ses modalités puissent être décrites précisément.
Au milieu du XIXe siècle, le naturaliste Juan Gundlach constatait déjà sa raréfaction. On cite souvent 1864 comme date de disparition, mais il s’agit d’un repère historique discuté et non d’une date d’extinction prouvée au jour près. La chasse, les captures et la transformation des habitats ont exercé une pression cumulée. Certains individus furent transportés en Europe : un ara mourut au Jardin des Plantes à Paris en 1842 et un autre aurait vécu au zoo d’Amsterdam jusque vers 1858. Aucune reproduction en captivité n’est solidement attestée. Les derniers témoins matériels sont aujourd’hui des spécimens naturalisés conservés dans les musées.
3. La Perruche de paradis

Perruche de paradis — détail de l’illustration transmise par le lecteur.
Le mâle présentait une combinaison spectaculaire de tête sombre, rouge sur le front et le ventre, poitrine verte et nuances bleues ou turquoise. La femelle était moins contrastée, avec des dominantes vertes et brunes. La queue était longue.
Cette perruche australienne fréquentait les prairies et savanes herbeuses du sud-est du Queensland et du nord de la Nouvelle-Galles du Sud. Elle avait une silhouette fine, une longue queue et un plumage d’une richesse exceptionnelle, mêlant le vert, le turquoise, le rouge et les tons sombres. Elle s’alimentait surtout de graines de graminées et passait beaucoup de temps au sol. Son mode de nidification était particulièrement original : elle utilisait des termitières terrestres, dans lesquelles un tunnel conduisait à la chambre de ponte. La dégradation de ces milieux affectait donc simultanément sa nourriture et ses sites de reproduction.
Alors que l’espèce était presque considérée comme perdue, Cyril Jerrard retrouva des oiseaux près de Gayndah en 1921. Il put photographier un couple en 1922, document exceptionnel pour une espèce aujourd’hui disparue. La ponte observée cette année-là n’aboutit pas. Les dernières observations jugées fiables datent de 1927, bien que d’autres signalements ultérieurs existent. Des ornithologues ont imaginé récupérer des jeunes pour établir une souche captive, mais cette initiative n’a pas pu se concrétiser. Les captures, le surpâturage, la transformation des prairies et les modifications du régime des feux ont participé, à des degrés variables, à son déclin.
La découverte de 1921 suscita beaucoup d’espoir. Mais l’observation d’un couple et d’un nid ne suffisait pas : la réussite d’une action de sauvegarde aurait nécessité plusieurs reproducteurs, un habitat encore fonctionnel et un suivi sur plusieurs générations. C’est précisément ce qui manquait au moment où l’urgence fut comprise.
4. Le Nestor de Norfolk

Nestor de Norfolk — détail de l’illustration transmise par le lecteur.
Parent du Kaka néo-zélandais, il montrait un plumage brun olive, des parties orangées au visage et sous le corps, une poitrine plus claire et un bec long et fortement recourbé. Il ne ressemblait donc ni à un ara ni à une perruche à collier.
Le Nestor de Norfolk était un perroquet trapu d’environ trente-huit centimètres, au bec allongé et puissamment recourbé. Originaire des îles Norfolk et Phillip dans le Pacifique, il était proche du kaka de Nouvelle-Zélande. Il vivait dans des paysages insulaires boisés et tirait sa nourriture de ressources forestières ; les récits historiques font notamment état de fleurs, tandis que le reste de son régime ne peut être reconstitué avec certitude. Sa coloration brun olive et orangée, plus discrète que celle des aras, ne diminuait en rien son originalité biologique.
Après l’installation de colons et d’établissements pénitentiaires britanniques à partir de la fin du XVIIIe siècle, la chasse, les captures et le changement des habitats exercèrent une pression croissante. Des individus furent détenus comme oiseaux de compagnie, mais on ne connaît aucune lignée captive reproductrice. Le dernier oiseau vivant habituellement cité se trouvait à Londres et serait mort vers 1851 ; certaines sources invitent à traiter cette année avec prudence. Aucun inventaire des derniers oiseaux sauvages n’existait à l’époque, ce qui explique pourquoi les circonstances exactes de l’extinction restent incertaines.
5. La Perruche des Seychelles

Perruche des Seychelles — détail de l’illustration transmise par le lecteur.
Perruche verte à longue queue, marques rouges sur les ailes, nuances bleutées sur la nuque, bec rouge et collier sombre. Elle rappelait les grandes perruches du groupe de la Perruche Alexandre, mais différait par les détails du collier et du plumage.
Cette perruche était propre à l’archipel des Seychelles, surtout aux îles Mahé et Silhouette. Elle évoluait dans les milieux boisés tropicaux, près des vergers et des zones qui furent progressivement transformées en plantations. D’allure élancée, elle portait un plumage vert, un bec rouge, un collier sombre et des marques rouges sur les ailes. Les descriptions de son alimentation et de sa reproduction sont très lacunaires : il serait imprudent de lui attribuer des habitudes détaillées uniquement parce qu’elle ressemblait à d’autres perruches du même groupe.
Au XIXe siècle, sa population diminua rapidement. Les oiseaux étaient poursuivis lorsqu’ils fréquentaient les terres exploitées, tandis que la disparition des arbres réduisait leurs refuges. L’artiste Marianne North représenta en 1883 deux oiseaux apprivoisés vivant à Mahé et provenant, selon les récits, de Silhouette : une preuve précieuse que l’espèce était détenue en captivité. Un spécimen sauvage fut encore obtenu sur Mahé en 1893. Lors de recherches menées au début du XXe siècle, la perruche ne fut plus retrouvée. Aucun élevage durable ni aucune reproduction captive vérifiée n’ont été documentés ; on ignore aussi quel fut précisément le dernier individu vivant.
L’existence de deux oiseaux apprivoisés est intéressante pour les éleveurs : elle atteste une familiarisation possible avec l’être humain, mais ne permet nullement de conclure qu’ils se sont reproduits. La distinction entre “espèce détenue” et “espèce élevée avec succès” est fondamentale pour apprécier les chances qu’aurait eues une population de sauvegarde.
6. La Perruche de Newton

Perruche de Newton — détail de l’illustration transmise par le lecteur.
Perruche élancée présentant des nuances bleu grisâtre à verdâtres, un long appendice caudal et un bec recourbé. Elle appartenait au groupe des perruches à collier. Les différences sexuelles exactes sont difficiles à reconstituer, car très peu de spécimens subsistent.
La Perruche de Newton était endémique de Rodrigues, île des Mascareignes située à l’est de Maurice. Jadis, elle occupait les forêts indigènes de l’île, qui comportaient notamment palmiers et pandanus. Son plumage était plutôt gris bleuté à verdâtre, avec un collier sombre et une longue queue. Les premiers voyageurs la décrivirent comme commune ; mais leurs écrits, aussi importants soient-ils, ne permettent pas de reconstruire complètement sa biologie, son alimentation ou sa manière de se reproduire.
Un individu femelle fut envoyé à Alfred Newton, à Cambridge, en 1871 et l’espèce reçut sa description scientifique au début des années 1870. La dernière preuve matérielle connue correspond à un mâle obtenu sur Rodrigues en août 1875. Les deux spécimens complets connus sont conservés dans les collections du musée de zoologie de l’université de Cambridge. La déforestation, la chasse et les bouleversements environnementaux ont probablement conduit à son extinction ; les effets possibles de cyclones ont également été évoqués. Aucun élevage en captivité ni aucune reproduction contrôlée ne sont connus pour cette espèce.
L’élevage pouvait-il changer leur destin ?
Il est tentant de penser qu’il aurait suffi de réunir quelques individus en volière pour sauver ces espèces. L’histoire montre que la situation était bien plus complexe. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, la plupart des collections étaient destinées à l’observation, à l’exposition ou au commerce. Les effectifs étaient modestes, parfois composés d’oiseaux solitaires, et les connaissances concernant la nutrition, l’élevage des jeunes, la quarantaine et la génétique des populations étaient très incomplètes. Même lorsqu’une reproduction avait lieu, elle ne créait pas nécessairement une population autonome et viable.
Aujourd’hui, la conservation ex situ repose sur des plans de reproduction coordonnés, le suivi des lignées, les soins vétérinaires et une collaboration entre institutions. Elle ne remplace toutefois pas la protection des habitats naturels. Pour les passionnés et éleveurs réunis au sein de l’ABAP, ces six histoires rappellent la valeur de la documentation sérieuse, de la responsabilité dans les échanges d’oiseaux et de la coopération avec les programmes scientifiques de conservation.
Conclusion
Nous pouvons toujours admirer leurs couleurs grâce aux artistes et aux spécimens des musées, mais nous ne pourrons plus entendre leurs cris ni observer leurs comportements dans la nature. Les conserver dans nos archives est une manière de ne pas oublier leur existence. Préserver les espèces actuelles, leurs habitats et des populations suffisamment importantes pour se reproduire demeure la seule façon d’éviter que d’autres perroquets ne deviennent, à leur tour, de simples illustrations.
Dylan Banckaaert
Vice-président ABAP

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